Le groupe Traitements et Contraintes s’engage à son tour dans le mouvement de luttes contre la remise en cause de notre système de protection sociale et contre la destruction des services publics. 

Nous, le groupe actif Traitements et Contraintes, sommes une trentaine de jeunes chercheur·se·s en sciences sociales d’horizons divers, travaillant sur des institutions et dispositifs variés (prison, probation, armée, hôpital psychiatrique, EHPAD, centre de rétention, tribunaux, tutelles, etc.). En Ile de France, à Lille, à Lyon, à Nantes, à Rouen, à Saint-Etienne, nous exerçons aujourd’hui comme enseignant·e·s et chercheur·se·s sous une pluralité de statuts, plus ou moins précaires : nous sommes doctorant·e·s, docteur·e·s sans poste, ATER, vacataires, au chômage, employé·e·s en tant qu’ingénieur·e·s d’études ou de recherche sur des contrats (de plus en plus courts) de recherches collectives – que nous nous estimons “chanceux·ses” d’avoir obtenu vu leur rareté et leurs conditions d’obtention (souvent opaques). Trois d’entre nous ont pu, au terme parfois de nombreuses campagnes, être recruté·e·s comme maîtres·se·s de conférences dans des universités françaises ou à l’étranger. Trop souvent de façon bénévole et/ou invisible, par nos activités individuelles et collectives de recherche, mais aussi d’enseignement, nous participons activement au dynamisme de nos champs universitaires et à leur rayonnement.

Dans le cadre des mobilisations interprofessionnelles et intersyndicales croissantes, aux côtés de tous les secteurs professionnels en lutte, des étudiant·e·s et des précaires de l’enseignement supérieur et de la recherche, et dans le sillage creusé par les motions d’UFR, de laboratoires, de collectifs, d’associations professionnelles et de revues, nous nous joignons aux mouvements sociaux de contestation de la réforme récente de l’assurance-chômage, du projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) et du projet de loi de réforme des retraites. Ces réformes néo-libérales représentent un pas de plus vers la casse de notre système de protection sociale et la dégradation des services publics. Sur fond d’accroissement des inégalités, elles tendent à affecter encore plus lourdement les conditions de (sur)vie, de (non-)emploi et de travail de toutes et tous, et en particulier des plus précaires d’entre nous. Nous nous alarmons par ailleurs que ces politiques soient imposées à l’aide d’actions répressives (administratives, policières, judiciaires) destinées à étouffer et dissuader toute opposition. 

Nous partageons le constat établi, et récemment partagé par l’ANCMSP et d’autres collectifs de jeunes chercheur·se·s précaires (Dicensus, CJC, appel des précaires de l’ESR, AG Ile de France des précaires de l’ESR, etc.), selon lequel ces “réformes”, passées et à venir, fragilisent certes l’enseignement supérieur et la recherche dans son ensemble, mais tout particulièrement les plus précaires d’entre nous, en nous retirant peu à peu nos droits sociaux et nos perspectives de carrière, et ce en dépit d’une implication forte et continue. La précarisation était déjà devenue structurelle dans notre secteur (thèses non financées dans des proportions indues, entrée en postes entre 30 et 35 ans au mieux, cumul de contrats précaires avec périodes de chômage récurrentes, etc.), l’avenir s’obscurcit encore davantage. La compétition pour des postes devenus rarissimes ou pour des financements de projets conduit certain·e·s à privilégier le calcul stratégique sur l’utilité sociale, les stratégies individualistes aux dépens des collectifs de travail et de recherche. Ces conditions nous font perdre le goût de la recherche et nous laissent amèr·e·s : nous qui nous étions lancé·e·s dans une carrière universitaire avec passion pour nos disciplines respectives, nous voilà de plus en plus soumis·e·s à l’intermittence statutaire et à des exigences de productivité qui n’ont aucun sens dans notre domaine d’activité. La quantité au prix de la qualité ! Comment ne pas être indigné·e·s de voir ses collègues tout à la fois “reconnu·e·s” pour la qualité de leurs recherches et de leurs enseignements, n’ayant pas compté leur temps de travail ni leurs efforts, se retrouver sur le carreau tous les ans ou sacrifier leur vie privée pendant des années faute de savoir où, quand (et si) ils pourront obtenir un poste pérenne ? 

Nous en appelons ici à la responsabilité collective quant à la dégradation des conditions de travail et au recours croissant à des contrats et statuts précaires, qui sont de plus en plus “normalisés” et non questionnés. Le temps n’est plus (seulement) à la réflexion, nous appelons à l’action pour enrayer la précarité grandissante dans l’enseignement supérieur et la recherche. Nous invitons les personnels titulaires à refuser d’assurer des sur-services, à refuser de faire appel à des vacataires pour combler les manques de poste, à voter dans conseils d’UFR contre les suppressions/gels de postes administratifs, de chercheur·se·s et enseignant·e·s – chercheur·se·s, à refuser aussi de formuler des contrats de travail indignes et précarisants pour des jeunes chercheur·se·s dans le cadre de projets de recherche collectifs insuffisamment financés, à (re)considérer l’ensemble du travail gratuit et invisible que toutes et tous nous réalisons, mais certain·e·s plus que d’autres (selon leur statut, mais aussi leur genre), à employer enfin des méthodes d’action visibles et efficaces (rétention de notes, démissions collectives d’instances, grèves administratives et grève tout court).

Nous tenons pour finir à préciser que nous avons – ou avons eu – l’opportunité de réaliser, pour la plupart d’entre nous, nos thèses dans des conditions matérielles et symboliques plutôt favorables (financement les trois premières années, rattachement à des unités mixtes de recherche, encadrement de qualité rendu possible par les moyens dont disposaient nos laboratoires, insertion dans des réseaux et collectifs professionnels de façon précoce, opportunité de communications et publications, etc.). Cela est malheureusement loin d’être la règle. Rassemblé·e·s en collectif, nous sommes aussi privilégié·e·s de ce fait même : pouvoir partager sur nos recherches, mais aussi sur nos situations respectives, débattre et résister ensemble dans un contexte de mise en concurrence généralisée. C’est dans ces circonstances que nous avons pris la plume et nous engageons, en ayant pleinement conscience d’où nous parlons. Comme les collectifs de précaires cités plus haut, nous appelons les enseignant·e·s et chercheur·se·s titulaires à permettre et respecter le droit de grève des plus précaires, enseignant·e·s-chercheur·se·s, contractuel·le·s, des personnels de bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniciens, sociaux et de santé (BIATSS) et des étudiant·e·s, en cessant de les solliciter, de leur demander des travaux divers et de les évaluer. Vous avez votre part dans l’ampleur que prendra la mobilisation et ses formes, comme nous souhaitons pouvoir en avoir une !

Afin de permettre à chacune et chacun de s’engager dans cette mobilisation, de se rendre aux Assemblées Générales, aux actions de soutien et aux manifestations, le groupe Traitements et Contraintes suspend toutes ses activités (séminaires, journées d’études, ateliers, etc.) à compter de ce jour, mercredi 15 janvier 2020 et pour une durée indéterminée. Ses membres s’engagent par ailleurs à réduire – dans la mesure des possibilités que leur permet leur statut – leurs activités d’enseignement et de recherche pour empêcher la bonne “marche” d’un service public universitaire qui repose inexorablement sur l’excès de zèle de ses agent·e·s précaires et titulaires.

 

Le groupe de jeunes chercheuses et chercheurs Traitements et contraintes

 

Liens vers les caisses de grèves :

 

Photo : © Adèle Flaux